Julius Evola et la métaphysique de la volonté

– [ Article publié le 29 novembre 2017 dans le 21ème numéro de PERSPECTIVES LIBRES sur le thème de la virilité ]


Nani gigantum humeris insidentes.
L’aventure spirituelle ne peut rigoureusement s’effectuer sans faire appel aux grands actualisateurs de la Tradition. Concernant le sujet qui est le nôtre, nous ne pouvions que faire appel à un auteur majeur qui a réalisé la symbiose entre une pensée de la virilité et une transmission riche et rigoureuse, quoique non exempte de défauts et d’apories tout individuels, de la sophia perennis formulée par René Guénon sous le terme générique de « Tradition Primordiale ». Cet auteur, c’est Julius Evola (1898-1974), métaphysicien, philosophe et artiste italien du XXème siècle. Fin connaisseur de la science sacrée, J. Evola ne déconnecta jamais son œuvre des exigences morales qu’imposait son temps. De penseur engagé et actif à métaphysicien contemplatif retiré des contingences politiques, il fournit ainsi, en plus de ses très riches études en matière d’ésotérisme, un guide de survie de très haute qualité à tous les hommes qui, d’une frontière à l’autre d’un Occident spirituellement malade, demeurent debouts « au milieu d’un monde en ruines »[1]. La philosophie évolienne de la virilité est donc moins un exposé théorique qu’un guide pratique permettant à ceux qui aspirent à mener une vie spirituelle de mener intérieurement la grande guerre (el jihâdul akbar) et extérieurement la petite guerre (el jihâdul açghar) contre ce qui d’un côté éloigne intérieurement toujours plus l’individu de la connaissance du Principe et de la conscience de l’éternité ; et contre ce qui d’un autre côté constitue extérieurement des conditions défavorables et néfastes à la réalisation métaphysique des hommes.

 

Lumière du Nord et lumière du Sud, direction et soumission

En ce sens, Julius Evola caractérise l’Âge de fer (kali yuga hindou) comme marquée par la domination de la « lumière du Sud ». La thèse évolienne des pôles spirituels du Nord et du Sud est certainement une faiblesse majeure de son œuvre, du fait des incohérences liées à la part trop grande faite par l’auteur à ses vues individuelles et idéologiques dans l’application de la science sacrée à l’analyse des temps présents. Nous ne cesserons de répéter qu’un lecteur fidèle est, toujours, un lecteur critique ; en ce sens, retenons simplement le conflit exposé par Evola entre la lumière du Nord et la lumière du Sud comme un conflit entre deux pôles spirituels opposés. La première lumière relève d’une spiritualité intrinsèque à « une culture primordiale, solaire et sacrée, qui possède la force irrésistible de l’universel et unit, en une synthèse splendide, héroïsme et spiritualité, supériorité olympienne, souveraine et règne originel de la volonté, monde et supra-monde. »[2] La lumière du Sud, au contraire, serait caractérisée par la prédominance du « principe générique des séductions et des renoncements antivirils, des suggestions vénusiennes et gynécocratiques »[3]. Le principal danger, qui est celui de la destitution de la virilité par la lumière du Sud, apparaît donc comme une lutte entre la tendance néguentropique et la tendance entropique à l’œuvre dans la nature et dans l’homme. Le clivage entre ces deux tendances opposées est à ce sujet fort bien symbolisée dans la doctrine évolienne par les deux pôles terrestres du Nord et du Sud : le Nord étant synonyme de direction et d’activité, le Sud de désorientation et de passivité. L’objet qui est en jeu, dans la problématique de la virilité, est donc assurément celui de la volonté, c’est-à-dire de la capacité qu’a l’homme à ériger sa conscience comme maîtresse de sa propre vie, loin des tendances dissolvantes de l’inconscient des psychanalystes profanes, ici synonyme d’ « infra-conscient ». La conscience apparaît ainsi comme une boussole dont le devenir dépend de l’axe sur lequel elle se situe : d’où la nécessaire démarche virile devant restaurer la volonté dans sa souveraineté. L’enjeu est ainsi double : psychique et cosmique. Evola associe justement à la lumière du Nord les puissances célestes, et à la lumière du Sud les puissances telluriques et chtoniennes. Il y aurait beaucoup à dire sur le lien entre le psychique et le cosmique à la lumière des choix civilisationnels de modes de vie, de l’urbanisation et de la division du travail. Que devient en effet la virilité dans une vie refermée sur le cycle aveugle de la nature dans ce que celle-ci a de plus inférieur, c’est-à-dire de corporel et d’animal, recherchant presque exclusivement son autoreproduction via les mécanismes tout quantitatifs du productivisme et du consumérisme ? Que devient la virilité dans un contexte social où le sacré, évacué aux marges de la société et à l’ombre des ruelles, n’occupe plus la place qui au temps de l’Angélus rappelait le paysan à son origine et à sa destination, à l’harmonie universelle qu’il pouvait humblement contempler en levant les yeux vers la mélodie silencieuse du firmament ?

 

L’existentialisme positif

L’homme moderne ne lève plus les yeux au ciel. Il ne lève pas non plus les yeux de l’âme vers son ciel intérieur. Pour reprendre deux expressions aujourd’hui très usitées, il « regarde son nombril » et « ne voit pas plus loin que le bout de son nez ». Son existence est en somme rabattue sur elle-même ; le moi se prive de la salutaire ouverture sur le Soi. C’est ainsi que, du domaine subtil, les modernes, via la méthode psychanalytique largement ignorante des données traditionnelles, n’ont retenu que ce concept obscur d’ « inconscient ». Le problème d’un tel concept est qu’il ignore les hiérarchies spirituelles et rabat le domaine supérieur du « superconscient » du côté de l’ « infra-conscient », confondant l’intuition intellectuelle pure avec le sentimentalisme ou, plus rigoureusement, l’émotionnel, et toutes ces sortes de choses qui n’ont trait qu’au contingent, à l’individuel, au corporel, au névrotique et à l’instinct sommaire. Dans cette perspective, « ce qui caractérise le freudisme, résume Evola, c’est la méconnaissance, en l’homme, de la présence et du pouvoir d’un quelconque centre spirituel souverain, en somme du Moi en tant que tel. »[4] Selon Julius Evola, la psychanalyse est ainsi sujette à une confusion de principe au départ de son développement qui ne peut conduire qu’à une suite d’inepties en matière de spiritualité. Car il se trouve que la volonté elle-même est en jeu en psychanalyse, celle-là même qu’il range parmi un des « foyers d’infection » de l’esprit occidental aux côtés de l’évolutionnisme, naturaliste et matérialiste, et de l’existentialisme, compatible à l’instar de la psychanalyse à une « volonté brisée »[5]. L’enjeu est alors de taille : il s’agit de sauver la conscience virile de l’homme, c’est-à-dire, ce qui est un synonyme chez Evola, sa souveraineté. Contre l’hypothèse psychanalytique d’un inconscient gouverneur et tout-puissant, l’italien recommande, dans ses Orientations, de « mettre en avant l’idéal d’un Moi qui n’abdique pas, qui entend rester conscient, autonome et souverain face à la partie nocturne et souterraine de son Âme, face aussi au démon de la sexualité [entendue ici comme refermée sur l’instinct pulsionnel aveugle] ; qui ne se sent ni « refoulé », ni déchiré par la psychose, mais qui réalise un équilibre de toutes ses facultés, ordonnées à une signification supérieure de la vie et de l’action. » Ainsi, par extension, à la liberté « subie » des existentialistes, Evola oppose une liberté « assumée ». Livré à lui-même, démiurgique car sans créateur, l’homme sartrien se voit moins exigé qu’ écrasé par une telle conception existentialiste selon laquelle « Nous sommes seuls, sans excuses », que l’homme « porte le poids du monde tout entier sur ses épaules »[6]. A ce sujet, nous rejoignons Jean-Paul Lippi selon qui cette conception sartrienne de la liberté est « finalement décourageante, la « situation » (pour reprendre un terme que Sartre affectionne) de l’homme menaçant toujours de se muer en déréliction. » L’existentialisme français, sous l’égide de Sartre, se présente finalement comme un pessimisme. Là où Sartre pensait peut-être couronner le sujet, en consacrant son autonomie purement immanente, le rapport des choses s’est inversé : le voilà objet, esclave de lui-même, émanation de la lumière du Sud dont nous parlions plus haut, caractérisée par « l’esprit servile […] dont l’essence est la subordination de tous les êtres, jusqu’aux dieux, à un principe profond qui, comme le sein de la terre, fuit la lumière et dont la loi est souveraine pour tous ceux qui naissent à la vie contingente : esclaves du destin. »[7] Pour Evola, tout le mouvement existentialiste, y compris celui de Heidegger, caractérisé par Evola en fidélité à Bernanos comme une « fuite en avant », est ainsi condamnable, car « il faut y reconnaître l’état d’âme d’une crise érigée en système et adulée, la vérité d’un type humain brisé et contradictoire, qui subit sous la forme de l’angoisse, du tragique et de l’absurde une liberté par laquelle il ne se sent pas élevé, mais au contraire condamné, sans échappatoire et sans responsabilité, au sein d’un monde privé de valeur et de sens. » Evola ne saurait donc admettre que l’homme ne puisse pas aller au-delà de l’angoisse et du sentiment de l’absurde qui un jour ou l’autre l’envahit. On ne saurait s’interdire d’y voir là, aussi, un questionnement implicite de l’existentialisme chrétien de Kierkegaard, selon lequel toute la force et la hauteur de l’homme de foi réside dans sa condition d’être sujet à l’angoisse, à la crainte et au tremblement. S’agit-il pour autant d’un rejet implicite ? Il n’en est pas moins sûr car cette condition fait l’objet chez Kierkegaard d’une illumination, comportant l’injonction implicite et divine à son dépassement dans la foi, sur le modèle d’Abraham. Abraham est en effet ce chevalier de la foi qui est parvenu à objectiver ce paradoxe dans la souveraine action du sacrifice, du rapport absolu à l’absolu digne des plus grands maîtres et duquel l’homme sort véritablement individué. Mais cette grandeur reste exceptionnelle pour Kierkegaard et, concernant le sacrifice, si celui-ci constitue selon Hésiode[8] une caractéristique nécessaire de l’homme hors de l’âge d’or, il n’en est rien au cours de celui-ci, puisque l’homme est en parfaite harmonie avec le cosmos. Dans l’âge d’or paradigmatique, le sacrifice n’a donc nul lieu d’être, lui qui exprime une forme de dette théophanique sous le mode négatif de la privation. Peut-être pouvons-nous en conclure que l’existentialisme peut, pour Evola, s’avérer légitime selon une certaine forme pour l’homme historique, soumis au régime de la chute et du péché originel. Le seul critère de discrimination pour Evola reste en effet la souveraineté de la volonté, sans laquelle tout accès à la connaissance et à l’Eveil reste interdit par avance. De sorte que c’est moins l’existentialisme qui pose problème à Julius Evola que son caractère négatif, pessimiste, plus encore que passif et lunaire. Dans cette perspective, l’antithèse de l’attitude existentialiste courante aurait donc été « la voie de l’Individu Absolu [qui] se présentait comme la voie d’un « existentialisme positif », de l’existentialisme d’un homme non brisé par sa « situation » métaphysique, et, particulièrement, par l’exaspération que celle-ci subit à une époque comme l’époque actuelle. »[9]

 

La puissance, un enjeu de vérité

Ce rétablissement du caractère souverain de la volonté ne va pas sans aller avec le rétablissement de la connaissance métaphysique par la voie de l’initiation traditionnelle. En effet, la souveraineté du Moi n’est pas à entendre dans un sens égotique mais métaphysique, comme lieu de concentration par lequel le Soi vient animer, anagogiquement et catagogiquement, le centre de l’être et le restitue dans son essence primordiale où s’immole finalement le « moi ». L’enjeu de l’initiation réside bien en ceci que, pour reprendre la formule de Saint Augustin reprise par Saint Thomas d’Aquin, « si Dieu s’est fait homme c’est pour que l’homme devienne Dieu ». Contrairement aux dires d’Evola, le christianisme est une doctrine éminemment solaire, en tant qu’elle est constituée autour de l’union suprême du sujet avec Dieu : Jésus-Christ n’est alors pas un médiateur, mais une « partie active » du Père avec qui il coopère à la réalisation du plan universel. Aussi Evola fait-il inconsciemment œuvre de christianisme en faisant de la puissance l’ultima ratio du monde en même temps que sa propre justification dans le déploiement effectif du Principe. De sorte qu’il y a une « rationalité » intrinsèque à la puissance, puisque Dieu est Dieu, c’est-à-dire Principe, en tant que possest, « possibilité en acte » (Nicolas de Cues). Ce que résume formidablement le verset évangélique : « au commencement était le Verbe », verbe étant synonyme de puissance. La vie spirituelle et le « zèle intérieur » (Maître Eckhart) qu’elle réclame est ainsi affaire d’héroïsme, couronnée selon Evola dans l’Ars Regia Hermétique où nous préférerons l’avis de Maurice Anane concernant le rapport de l’alchimie avec le christianisme, dans lequel la centralité de l’eucharistie commande un rapport cosmologique au divin où les éléments de la nature se trouvent exaltés et réintroduits dans leur unité primordiale et principielle. « Ainsi l’alchimie n’aurait pu survivre en Occident sans la prodigieuse effusion initiatique du christianisme »[10] qui établit la transmutation alchimique en rite : le miracle eucharistique de la transsubstantiation.

A rebours des illusoires facilités que font vendre les gourous contemporains du faux ésotérisme, « new age » et quasi hédoniste, les fondements de la spiritualité se montrent finalement comme hautement exigeants. Virile, la vie spirituelle exige d’endosser « l’armure de Dieu »[11] par laquelle l’homme différencié progresse dans le droit chemin de la vérité. Point besoin pour l’homme animé par « l’esprit légionnaire »[12] évolien de chercher à tout prix le théâtre de la guerre pour se confronter, lieutenant de Dieu, à l’abîme de l’existence : la vraie vue de la réalité vraie suffit à l’homme pour expérimenter la descente aux Enfers précédant la résurrection dans la gloire du Père. Aussi terminerons-nous par ces lignes du jeune Evola retraçant la voie héroïque du mage : « Étaler son jeu et ne plus s’y prêter ; mettre bas les masques et renoncer à l’illusion; rompre avec les compromis et se faire la guerre à soi-même d’un cœur sans merci – c’est à cela qu’est appelé quiconque veut se dire un homme. Mais alors, on ne peut pas ne pas éprouver cette « terreur » qu’accompagne l’expérience de la « grande solitude » : rien sur quoi s’appuyer, nulle part où aller. Et, dans un souffle glacé, cette dure maxime: « Ne pas croire, ne pas aimer, ne pas espérer ». Il y a celui qui ne résiste pas à cet air raréfié et qui s’effondre. Il y a celui dont la réaction sauvage est celle de la bête féroce qui ne veut pas mourir, qui se débat et cherche à s’étourdir – et voici que s’impose à lui la certitude que tout cela n’est que cauchemar, chimère insensée née d’un cerveau brûlant de fièvre. […] Il y a enfin celui qui reste debout au milieu des ruines et fixe sans crainte l’obscurité. Celui-là dit:  » Assez. Cela ne peut plus durer ». Il s’y contraint. Il veut dissiper ce brouillard malfaisant. Connaissance de soi, en soi, de l’Être. Cela, ou rien. » »[13]

Que ces mots résonnent et raisonnent comme une première injonction virile à l’usage de la volonté droite. ▪

P. D

____________________________
Notes:

[1] Orientations, p.46. Pardès, Puiseaux, trad. Philippe Baillet, 1988.

[2] « Restauration de l’Occident dans l’esprit aryen originel », conférence du 10 décembre 1937, Totalité, n°21-22 octobre 1985, pp. 15-35, tr. anonyme.

[3] « Signification su ‘Guerrin Meschino’ », article publié in Il Regime Fascista, 24 décembre 1939.

[4] Masques et visages du spiritualisme contemporain, tr. Pierre Pascal, Ed. de l’Homme, Montréal-Bruxelles, 1972, 2e tr. fr.

[5] Chevaucher le tigre, La Colombe-Ed. du Vieux Colombier, coll. « Littérature et tradition », 12, Paris, 1964, tr. Isabelle Robinet ; rééd. : Guy Trédaniel –Ed. de la Maisnie, Paris, 1982.

[6] J.P Sartre, in L’existentialisme est un humanisme puis L’être et le néant, essai d’ontologie phénoménologique.

[7] Evola, « Symboles aristocratiques romains et la défaite de l’Aventin », in Symboles et mythe de la tradition occidentale, Archè Milano, 1980.

[8] Les travaux et les jours.

[9] Le chemin du Cinabre. Ed. Archè / Arktos, coll. « Bibliothèque de l’Unicorne », 26, Milan / Carmagnole, 1982, tr. Philippe Baillet d’après la 2ème éd. it.

[10] Maurice Anane, Yoga, science de l’homme intégral, dir. Par Jacques Masui, Les Cahiers du Sud, Paris, 1953.

[11] Saint Paul, épître aux Ephésiens 6, 10-17.

[12] L’esprit légionnaire, c’est pour Evola « l’attitude de ceux qui surent choisir la voie la plus dure, de ceux qui surent combattre tout en étant conscients que la bataille était naturellement perdue, de ceux qui surent convalider les paroles de la vieille saga : « fidélité est plus forte que feu », et à travers lesquels s’affirma l’idée traditionnelle qui veut que ce soit le sens de l’honneur ou de la honte […] qui crée une différence substantielle, existentielle, entre les êtres, comme entre une race et une autre race. » Orientations, pp. 49-50. Cet esprit, Evola le retrouva d’ailleurs intact et étincelant dans son contemporain Corneliu Zelea Codreanu, mystique résolument chrétien.

[13] UR et KRUR, Introduction à la magie. « Aux lecteurs (le problème du moi, la science du moi, nos directives) ».Introduction à la magie, ‘Aux lecteurs (le problème du moi, la science du moi, nos directives)’.

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